La sortie du film « La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer », réalisé par Antonin Baudry, constitue un événement cinématographique et mémoriel important.
À l’heure où les grandes figures historiques peinent parfois à trouver leur place dans le débat public, il faut saluer l’ambition de cette fresque consacrée au général de Gaulle et aux premières années de la France libre. Le film rappelle avec force ce que fut le courage d’un homme qui, au lendemain de la débâcle de 1940, refusa la fatalité de la défaite et engagea son pays sur le chemin de la résistance.
Mais une œuvre historique, parce qu’elle touche à notre mémoire commune, ouvre aussi un espace de réflexion. Elle ne se contente pas de raconter le passé : elle interroge ce que nous choisissons d’en retenir, de le montrer et de le transmettre
Comme beaucoup de spectateurs, j’ai été particulièrement frappée par les séquences consacrées à la bataille de Bir Hakeim.
Dans l’immensité du désert libyen, quelques milliers de combattants français libres résistèrent durant seize jours aux forces du maréchal Rommel. Cet épisode militaire est devenu l’un des symboles les plus puissants de la renaissance française. Pour la première fois depuis l’armistice, la France démontrait au monde qu’elle n’avait pas disparu de l’Histoire.
Bir Hakeim n’est donc pas un épisode secondaire de la Seconde Guerre mondiale. C’est l’un des moments où la France, humiliée par la défaite, retrouve une voix, une dignité et une place dans le camp des nations libres.
Pourtant, en quittant la salle, une question n’a cessé de m’accompagner.
Qui étaient réellement les soldats de Bir Hakeim ? la séquence du film d’Antonin Baudey n’a-t-elle pas invisibilisé leur diversité.
Cette interrogation nous renvoie à une question beaucoup plus profonde : celle de notre mémoire nationale.
Car la réalité historique est connue.
Les défenseurs de Bir Hakeim n’étaient pas uniquement des Français venus de métropole. Les Forces françaises libres rassemblaient des hommes venus d’horizons multiples. Parmi les quelques 3 700 combattants engagés dans la bataille, une part considérable ( 80%) provenait des territoires de l’Empire français. Tirailleurs africains, soldats nord-africains, combattants venus du Tchad, du Congo, d’Oubangui-Chari, des Antilles, du Pacifique ou de Madagascar participèrent à cette page décisive de notre histoire.
Sans eux, Bir Hakeim n’aurait pas été Bir Hakeim.
Sans eux, la France libre n’aurait peut-être pas connu le même destin.
Cette réalité devrait nous paraître naturelle. Pourtant, elle continue souvent de surprendre. Comme si la présence des soldats africains, maghrébins ou ultramarins dans les combats de la France libre relevait encore d’une note de bas de page, alors qu’elle appartient au cœur même du récit.
Pourquoi la diversité des combattants de la France libre demeure-t-elle encore si peu présente dans notre imaginaire collectif et même dans la filmologie?
Pourquoi l’évocation de ces hommes apparaît-elle parfois comme une découverte alors qu’ils furent des acteurs essentiels de la Résistance extérieure et de la Libération ?
La question dépasse largement le cinéma.
Elle touche à la manière dont une nation construit son récit.
Toute histoire nationale procède à des choix. Elle met en lumière certains visages, certains événements, certaines figures. Mais il arrive aussi que des pans entiers de cette histoire s’effacent progressivement, non par volonté délibérée d’exclusion, mais parce que le temps simplifie ce qui fut en réalité plus complexe.
Le cas des soldats issus des colonies françaises en est l’une des illustrations les plus frappantes.
Lorsque le général de Gaulle lance son Appel du 18 Juin 1940, les premiers soutiens de la France libre viennent en grande partie des territoires d’Afrique. Le ralliement du Tchad sous l’autorité de Félix Éboué constitue un tournant majeur. Les territoires de l’Afrique équatoriale française deviennent l’un des socles de la résistance gaullienne.
Dès l’origine, la France libre n’est donc pas seulement une aventure londonienne. Elle est aussi africaine, ultramarine, composite. Elle se construit dans les territoires qui refusent la soumission et donnent à l’Appel une réalité politique, militaire et humaine.
Quelques années plus tard, lors du débarquement de Provence, l’armée française qui participe à la reconquête du territoire national compte une majorité de soldats venus d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne.
Ils sont présents à Cassino, dans les combats les plus difficiles. Ils versent leur sang pour la liberté de la France.
Pourtant, à mesure que la victoire approche, un phénomène aujourd’hui bien documenté apparaît : ce que les historiens ont appelé le « blanchiment » des troupes. Des milliers de soldats africains sont progressivement retirés des unités appelées à entrer dans les grandes villes libérées et remplacés par des combattants métropolitains ou issus de la Résistance intérieure.
Ainsi, certains de ceux qui avaient contribué à sauver l’honneur de la France disparaissent progressivement des images de la victoire.
L’injustice est double.
D’abord parce qu’elle a privé ces combattants de la reconnaissance qu’ils méritaient.
Ensuite parce qu’elle a privé les Français d’une part de leur propre histoire.
Car reconnaître la place des soldats coloniaux ne retire rien aux grandes figures de notre récit national. Cela ne diminue en rien le rôle du général de Gaulle, du général Kœnig, des Compagnons de la Libération ou des résistants de l’intérieur.
Au contraire.
Cela permet de comprendre ce qu’a réellement été la France libre : une communauté de destin rassemblant des hommes d’origines diverses autour d’un même idéal de liberté.
C’est là que le débat devient profondément républicain.
Car il ne s’agit pas de rechercher une mémoire fragmentée où chacun revendiquerait sa part d’histoire. Il s’agit au contraire de retrouver une mémoire commune.
Une mémoire capable de regarder la vérité historique dans toute sa richesse.
Une mémoire qui n’oppose pas les Français entre eux mais qui rassemble autour d’un récit plus complet, plus fidèle et finalement plus fort.
La République n’a jamais été affaiblie par la vérité.
Elle s’affaiblit davantage lorsqu’elle oublie.
Les soldats africains, maghrébins, ultramarins ou européens qui combattaient côte à côte à Bir Hakeim ne formaient pas des communautés distinctes.
Ils formaient déjà la France libre.
Ils n’étaient pas à la périphérie du récit national.
Ils en étaient l’une des incarnations les plus exemplaires.
Peut-être est-ce là l’une des leçons que nous laisse aujourd’hui l’appel du 18 juin, la liberté et la république ont besoin d’unité au-delà de notre couleur de peau ou de notre religion
Car la France libre avait plusieurs visages.
Et tous appartiennent à notre mémoire nationale.
Fadila Mehal
Présidente de la Marianne de la Diversité
Ancienne présidente de la commission culture, patrimoine, mémoire de Paris





















