(Tribune de Fadila Mehal, présidente des Marianne de la diversité, publiée dans Atlantico le 23/01/2026)
À l’heure où la défiance envers les élus politiques s’est durablement installée, l’échelon municipal conserve un statut singulier. Le maire et son équipe incarnent une démocratie de proximité, visible et concrète, là où l’action publique à hauteur d’homme se mesure dans la vie quotidienne : école, logement, urbanisme, sécurité, culture, solidarité.
Dans un paysage institutionnel contesté, la commune demeure le premier lieu de légitimité démocratique. Les élections municipales ne sont donc pas un scrutin comme les autres : elles constituent l’un des socles essentiels de la cohésion républicaine et, pour beaucoup de citoyens, le dernier espace où la parole publique conserve une crédibilité.
À l’approche des municipales de mars 2026, cette centralité rend d’autant plus préoccupantes certaines évolutions observées sur le terrain. La crise de la représentation politique, l’affaiblissement des partis traditionnels et la montée d’un discours de défiance généralisée ont créé un vide démocratique. Dans cet espace émergent des listes se revendiquant « citoyennes », souvent présentées comme un renouveau démocratique, mais construites autour d’un marqueur unique — identitaire, religieux, territorial ou catégoriel. Certaines fondent leur légitimité sur la défense exclusive d’un quartier dit « abandonné », d’un groupe « invisibilisé » ou d’une appartenance présentée comme prioritaire dans le débat public local. D’autres structurent leur programme autour de revendications particularistes, reléguant au second plan la gouvernance globale de la commune.
Il ne s’agit plus d’un phénomène marginal. Ces derniers mois, la multiplication de ces initiatives locales témoigne d’un glissement du débat municipal : l’élection tend, dans certains cas, à devenir un espace de reconnaissance identitaire plutôt qu’un lieu de construction de l’intérêt général. Or la politique municipale ne consiste pas à organiser la coexistence de communautés juxtaposées, mais à gouverner pour l’ensemble des habitants d’une ville. Substituer l’appartenance au projet commun revient à transformer le scrutin local en une compétition identitaire, où l’on ne vote plus pour une vision de la cité, mais pour ce que l’on est ou ce que l’on croit être.
Les conséquences sont concrètes et déjà perceptibles. Elles se traduisent par des conseils municipaux fragmentés, des exécutifs fragilisés, une action publique entravée par des arbitrages permanents entre revendications particulières et corporatismes. La gouvernance locale se trouve alors prisonnière de logiques de représentation communautaire, au détriment des politiques universelles qui fondent l’action municipale : logement, école, sécurité, culture, transition écologique. Ce glissement affaiblit l’autorité municipale et mine la capacité du maire à incarner l’ensemble du corps civique.
Il convient cependant de lever toute ambiguïté. Nommer cette dérive n’est ni stigmatiser des citoyens ni nier la diversité de la société française. Le sujet n’est pas la pluralité des origines, des parcours ou des convictions, mais leur instrumentalisation politique. La République ne rejette aucune identité ; elle refuse qu’une identité devienne un programme électoral. Défendre l’universalisme républicain, c’est précisément protéger chaque individu contre l’assignation, fût-elle revendiquée, et garantir l’égalité devant la loi. Confondre la critique du communautarisme avec le rejet de la diversité relève d’un contresens qui empêche tout débat démocratique serein.
Le communautarisme électoral n’est pas une réponse aux discriminations ; il en est une impasse. En institutionnalisant la fragmentation du corps civique, il alimente une concurrence des appartenances incompatible avec l’indivisibilité de la République. À l’échelle locale, cette dérive est particulièrement grave, car elle touche au dernier niveau de confiance démocratique.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la campagne « Une Femme Une Voix », qui défend une ligne républicaine sans ambiguïté : la parité et la diversité ne peuvent être dissociées de l’unité. La diversité démocratique ne consiste pas à segmenter la société en blocs électoraux, mais à ouvrir réellement les listes municipales à la pluralité des parcours, des territoires et des engagements, sans assignation identitaire. Là où certaines listes enferment, « Une Femme Une Voix » propose d’ouvrir ; là où certaines logiques fragmentent, elle appelle à rassembler.
À l’échelle communale, on ne représente ni une origine ni une croyance : on représente une ville, un projet, un avenir partagé. Renoncer à cette exigence, ce serait accepter que la démocratie locale devienne le terrain d’une fragmentation politique durable.